Célébrité ou le regard en question

Mettre une toute  petite caméra sur le coin de l’oreille d’une personne connue et filmer ce qui se passe dans le regard de l’autre quand il la croise dans la rue, ou dans n’importe quel lieu public, devenir petite souri, témoin de ce qui d’ordinaire ne se montre pas, n’est-ce pas un rêve d’enfant ?

 

Le fantasme de voir ce qui est caché, d’interroger l’autre du regard pour savoir qui l’on est, d’aller percer le secret des origines, prend sa source aux premiers âges de l’enfance, plus particulièrement à la phase phallique du développement. C’est le moment des pourquoi et des comment. Quelles différences entre les garçons et les filles ? Comment suis-je né ? Qu’est-ce qui se passe dans la chambre de papa et maman ? Qu’est-ce que l’on me cache ? La question de connaître le monde recèle une interrogation bien plus intime : celle  de savoir d’où l’on vient, soi, et dévoiler enfin la nature de l’acte qui nous a engendré. Ainsi, les hypothèses de l’enfance vont bon train et le regard scrute dans les yeux et les paroles de l’autre la réponse au mystère de sa création : la scène primitive, celle de la conception par l’union des deux sexes.

 

Vouloir savoir équivaut à désirer voir. Et pour voir, il faut montrer. Exhiber pour se regarder, tel est l’un des paradoxes du couple des  contraires, exhibition et voyeurisme. L’acte de se montrer attend une réponse : celle que donnera le spectateur plus ou moins volontaire de la démonstration. L’enfant cherche dans le regard de ses parents le moyen de se construire. Il montre pour qu’une réponse lui soit donnée.

 

Autre étape du développement, le stade du miroir de Lacan, est le moment de se construire tout entier dans son propre imaginaire. L’enfant devant le miroir passe de l’image reflétée au regard parental et attend l’acquiescement de son avènement. Le regard de l’autre est constitutif de la manière dont on s’imagine soi. Ainsi convient-il de se montrer pour construire qui l’on est.

 

La star dans la rue interroge le passant pour savoir dans quel imaginaire elle se construit. Ce que le passant renvoie est une vision d’un monde irréel. L’image reflétée par l’admirateur est parfois celle d’un cosmos. Le célèbre, devenu galactique, sort de l’espace terrestre et devient une représentation inouïe de lui-même. Ce qu’il voit dans les regards contribue à  le constituer à une autre échelle que celle de l’humanité.

 

Et si d’aventure la constitution de la première identification est  fragile, la démesure de ce qui est renvoyé peut être fatale. S’y reconnaître est faire alliance avec Dieu. Et la douleur ultime surgit au moment de revenir sur terre, à l’instant de la désillusion qui conduit l’être à ne  se voir que comme un déchet. Il réalise que le reflet du monde est un leurre, et que l’image qui s’est construite par le regard de l’autre-monde est un fantasme collectif, une folie. Alors, comme un fou se dessaisit de son mirage, il chute de son socle lunaire et sombre dans une forme mélancolique de fin du monde. Celui qui tenait l’univers n’est plus, et tout s’effondre avec lui.

 

Le stade du miroir est, selon Lacan, l’étape constitutive d’un moi-corps unifié. Si le tiers, parental ou autre, ne donne pas d’assentiment à l’identification possible, la quête de reconnaissance spéculaire grandit et tous les regards du monde sont à la fois interrogés et rejetés, convoqués et récusés, car jamais à la hauteur de la réponse attendue, celle  du père symbolique identificateur. Quand l’image renvoyée est celle d’une étoile, elle agrée  l’énormité à partir de laquelle l’on est déifié, et d’un jour ou l’autre destitué, devenu déchet. Pas de demie mesure dans ces affres de la célébrité, à moins d’avoir construit son imaginaire à la mesure d’un visage humain. À défaut, une guerre d’image est déclarée.

 

De l’autre côté, les passants au contact de la célébrité s’emportent à l’idée d’une connivence. Ils veulent s’assurer que l’étoile daigne leur rendre grâce, d’un mot, d’un geste ou d’un regard. Ils cherchent à être reconnus comme existants et suffisamment constitués pour être  dignes de l’attention de celui qui incarne la toute puissance. Par son intermédiaire, ils boivent  le calice du pouvoir et se gorgent de la même illusion, quoi qu’éphémère et moins vivace. Un regard et une parole suffiront à les faire entrer dans le monde des illusions. Dans la cours du roi, ils sont comme irradiés. Parce qu’Il me parle, Il comble le faussé qui nous sépare et devient un peu homme et moi divin. L’attention que le célèbre porte au passant est comme celle du parent devant le miroir :  elle est constitutive d’un fantasme, d’un imaginaire de soi, mais cette fois dans une démesure digne d’un rêve qui peut virer au cauchemar. Comme dans la passion, le sujet désinvestit son moi au profit d’un Autre mythique. Déchu, cet Autre laisse un vide abyssal.

 

Regarder dans les yeux de la star, c’est aussi chercher le mystère de la création. Voir comment elle bouge, parle, sourit, revient se donner l’illusion de pénétrer l’origine du monde. Ainsi, la pulsion scopique de reconstitution de la scène primitive et le fantasme infantile de toute puissance s’allient pour donner à l’instant de liaison avec le célèbre la porté du mythe de l’enfance, intact et jamais déconstruit.

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