Conférence : L’amour chez Lacan, 14 et 17 mars 2018

L’AMOUR CHEZ LACAN 

14 ET 17 MARS 2018

« L’amour est posé par le troubadour au commencement de tout. Il s’ensuit qu’il est par nature une explication inexplicable. »  Lacan 

Tout au long de son séminaire public, de 1953 à 1980, Lacan parle de l’amour. Il tente sans répit d’en cerner les contours tout en reconnaissant qu’il n’est pas définissable. Aussi décline-t-il le projet de le théoriser pour ne pas en trahir son essence : la simplicité. 

Mais, de l’amour, il est bien d’autres raisons qui conduisent Lacan à ne pas en figer la définition. Parmi elles, son goût pour le paradoxe, pour l’ambivalence et le rejet du banal. De cela, il fabrique un style, un propos, qui suscitent le saisissement de son auditoire et ses lecteurs, rompant avec l’attendu et faisant feu de toutes les productions intellectuelles de son temps au profit d’une psychanalyse revigorée, inventive, parfois source de polémique, en bref, toujours alerte, 40 ans après. 

Si Lacan est « celui qui a lu Freud », s’il en est le passeur, du moins jusqu’au premiers séminaires des années 50, parti de ses travaux, il apporte, fort des avancées de la linguistique et de l’anthropologie notamment, des développements qui seront déterminants, tant sur le plan clinique que théorique. 

Lacan passe de la pulsion freudienne au signifiant, du narcissisme au stade du miroir, d’un dualisme où pulsion de vie et pulsion de mort dominent au ternaire du réel, du symbolique et de l’imaginaire – RSI -…. Il convient d’observer que ces évolutions marquent aussi un point de départ clinique différent : la névrose pour Freud et la psychose pour Lacan.

Par ailleurs, Freud est un physicaliste qui travaille à partir des processus pulsionnels là où Lacan observe les processus du signifiant, du langage. Il est toujours question de processus mais pris dans le parlêtre, l’être de langage.

L’amour donc. Lacan en a dit tellement qu’il serait bien ambitieux, en quelques mots rassemblés ici, d’en dire le tout. Aussi, sans prétendre à l‘exhaustivité, cette brochure a pour visée d’extraire de ce tout les axes principaux et aphorismes souvent repris et commentés.

I/ L’imaginaire, au commencement l’image 

De même que Lacan se tourne vers la linguistique et Ferdinand De Saussure  pour introduire en psychanalyse le signifiant (cf ci-dessous chapitre IIIa),  il emprunte à Henri Wallon le stade du miroir dont il part pour élaborer la notion d’imaginaire.

Ainsi, la différence entre le narcissisme freudien et lacanien s’établit à partir de la prise en compte du stade du miroir et de la conception de l’imaginaire de Lacan. 

Chez Freud, le narcissisme équivaut à la libido du moi tandis que Lacan met en jeu la relation spéculaire du sujet à lui-même. 

Si le narcissisme freudien n’avait pas été posé, Lacan n’aurait pas pu conceptualiser l’imaginaire. Il ajoute au socle freudien le rapport à l’image dans la construction du « je ».

Pour Lacan, là où le sujet entre dans le narcissisme, il pénètre dans l’ordre de l’imaginaire. Cette entrée est marquée par le stade du miroir.

Ia/ Le stade du miroir 

C’est en 1936 que Lacan parle pour la première fois du stade du miroir.

Cette étape de la construction du « je », que Lacan situe entre l’âge de 6 à 18 mois, marque l’anticipation mentale de l’unité corporelle par la  rencontre du sujet avec son image. 

Au  moment où l’enfant n’a pas encore conquis sa pleine motricité, où l’éprouvé de corps  unifié ne s’est pas encore manifesté, l’image captée dans le miroir contribue de manière déterminante à élaborer la structure spéculaire du moi. Celle-ci nait d’une image, celle de soi, un semblant. 

Deux phases caractérisent ce processus structurant. Dans la première, l’enfant perçoit qu’il s’agit d’une image absolument singulière, distincte de toutes celles du monde. Au moment de la rencontre de soi avec soi, il y a un effet de sidération, un arrêt moteur, et surtout, un vécu de jubilation, au sens du corps qui se jouit, qui exulte d’être soi. 

Jusque là, il s’agit d’un rapport strictement imaginaire, de soi à soi, par le vecteur de l’image.

Dans la seconde phase, un tiers donne son assentiment à l’enfant qui le prend à témoin. L’adulte confirme ainsi que l’image est bien le reflet de l’enfant qui se contemple. Se glisse alors la présence d’un autre qui fait médiation entre l’image et le sujet. Au cœur d’un phénomène strictement spéculaire, imaginaire, un entre soi par l’image, s’immisce un autre qui donne sa confirmation. 

Le symbolique « se mêle à la conversation » d’un ordre resté jusqu’à présent strictement spéculaire. 

Ib/ Coup de foudre 

Le coup de foudre s’apparente à la première phase du stade du miroir. 

Il est l’instant de renouage avec le narcissisme perdu, celui où le sujet étreint son propre corps dans une relation spéculaire originelle. 

C’est la rencontre avec l’objet idéal, celui du fantasme. L’on voit bien ici que la frontière entre l’objet externe et le moi idéal est ténue. Au point que le coup de foudre est la percussion du moi idéal avec l’idéal du moi. Il y a de l’autre mais en rapport contigüe au « soi ». 

Si le coup de foudre est la rencontre dans la réalité de l’objet du fantasme, est le surgissement de l’imaginaire dans le réel, Lacan pose le point de l’incidence sur le désir d’un tel événement. Le fantasme soutient le désir et n’a pas vocation à se réaliser. Quid d’un objet survenant dans le réel et qui répondrait à la lettre au fantasme du sujet ? Qu’en serait-il de son désir ? 

Le coup de foudre est essentiellement du côté du moi idéal, étape du narcissisme primaire freudien, où le rapport entre l’externe et l’interne n’est pas établi, où la médiation de soi à soi par un tiers n’a pas encore opéré. Il ravive l’éprouvé de toute puissance infantile. 

Cependant, il se déclenche à l’apparition d’un autre, mais qui est comme le reflet spéculaire de soi. En cela, il est la conjugaison d’un moi idéal  ravivé par le surgissement d’un objet externe idéalisé. Ce dernier serait un moi idéal externe, c’est à dire, non pas celui que l’on rêve d’être, mais celui que l’on jouit d’être comme lors du premier face à face avec son image. Le choc de la rencontre avec un autre soi donne l’illusion que l’objet l’idéal et primordial – que Lacan appelle la Chose – est atteint. 

Car l’enfant devant le miroir se connecte à bien plus que sa propre image. Il renoue avec le moi idéal que constitue sans différenciation la mère originelle et un soi-monde.

Le coup de foudre a les traits d’un traumatisme. Il sidère par l’effet de réappropriation de la toute puissance perdue. Il renarcissise en révélant un autre comme objet primordial et exclusif. L’illusion est totale : c’est cet objet et lui seul. Si la rencontre est espérée depuis toujours, elle n’en demeure pas moins inattendue. La surprise est à la mesure de l’événement supposé impossible jusqu’à son déclenchement.

Cependant, à l’inverse du traumatisme, – dont la caractéristique est l’absence de  représentation face à un quantum d’affect de forte magnitude -, l’explosion du coup de foudre est canalisée par un objet identifiable. Ainsi, le quantum d’affects qu’il libère  est connecté à une représentation, celle de l’être idéalisé.

1c/ Amour et imaginaire 

Là où Freud a tranché la question de l’amour en le situant du côté du narcissisme, Lacan se demande s’il peut s’en affranchir. 

S’il admet que c’est son propre moi réalisé au niveau de l’imaginaire que l’on aime dans l’amour, que c’est au moi idéal que s’adresse l’amour, il avance que ce dernier soigne le narcissisme. 

Situant le coup de foudre du côté du moi idéal et l’amour du côté de l’idéal du moi, Lacan distingue la relation spéculaire menant à la reconquête du narcissisme perdu – amour passion et son déclencheur, le coup de foudre –  d’avec un amour construit à la faveur d’un autre bien identifié. 

Si le stade du miroir est l’éprouvé de naitre à soi, l’amour passion et son déclencheur est une renaissance, la reconquête d’une vie imaginaire perdue – reviviscence imaginaire -. Mais le social et la culture contraignent le sujet à la prise en compte de l’autre.  Et si l’amour Lacan prend sa source dans l’imaginaire, dans le moi idéal, dans l’impérieux éprouvé de renaître à soi, il se teinte d’idéal du moi, de l’identification d’un autre différencié et idéalisé, émancipé de l’état spéculaire originel et confusionnel. 

La dialectique lacannienne de l’amour oscille entre la mise à distance du narcissisme et sa réhabilitation. En effet, Lacan ne se satisfait pas d’un amour uniquement imaginaire. 

Id/ De l’imaginaire au symbolique 

Dès son premier séminaire public, Écrits techniques de Freud (1953 – 1954), Lacan étire l’amour du côté du symbolique, sans le détacher totalement de l’imaginaire. C’est là une première et conséquente « varité de l’amour » chez Lacan. 

Il désenclave l’amour de l’imaginaire tout en concevant que ce dernier provoque une subduction du symbolique, une sorte d’absorption de la fonction de l’idéal du moi par le torrent que constitue le moi idéal reconquis. 

Le symbolique passe en dessous de l’imaginaire lorsque se déclenche l’amour. L’illusion d’une rencontre avec le semblant de l’objet primordial n’est jamais très loin. 

Ce qui émancipe de l’imaginaire, selon Lacan, est le passage de l’amour passion – où règne le narcissisme primaire, le moi idéal – à l’amour idéal de soi, c’est à dire un amour non plus passionnel mais don actif, par-delà la captation imaginaire. 

II/ Non rapport sexuel

IIa/ De Freud à Lacan 

Freud énonçait le postulat qu' »il n’y a qu’une seule libido et elle est masculine. » Le rapport de tout sujet à la libido serait donc forcément lié à la castration. 

Dans Totem et tabou (1913), Freud tisse le mythe fondateur du père de la horde, seul à jouir de toutes les femmes par l’interdiction de jouissance qu’il édicte à ses fils, soumis à sa menace de castration. La jouissance qui en résulte est dite phallique, c’est-à-dire soumise à la menace de la castration.

Dans la horde primitive, les fils, auxquels le père interdit l’accès aux femmes, se révoltent, tuent le père et le mangent. Tous les instincts se déchaînent au cours d’une fête. Mais le complexe paternel est ambivalent. Le père était haï, mais aussi aimé et admiré. Les fils, après leur crime, ressentent un fort sentiment de culpabilité. Loin de se partager leurs mères et leurs sœurs, ils y renoncent et instituent l’exogamie. Seul le sacrifice de l’animal totémique, avec la consommation de sa chair, va commémorer, à une date rituelle, l’événement originaire.

À l’affirmation freudienne qu’il n’existe qu’une seule jouissance, celle soumise à la castration, Lacan réplique qu’il est une autre jouissance, pas toute soumise à la castration, dite Autre, supplémentaire.

Il fait valoir l’impasse de l’idée de complémentarité freudienne de la libido unique selon laquelle « tous les hommes ont le phallus », « aucune femme n’a le phallus ».

IIb/ Le tableau de la sexuation 

Dans son Seminaire Encore (1972 – 1973), Lacan pose ce qu’est un homme et ce qu’est une femme en partant de la distinction des jouissances. 

Le tableau de la sexuation de Lacan différencie deux modes de jouissances : 

– À la gauche du tableau, la jouissance phallique, d’essence masculine, où l’on trouve les sujets (homme ou femme) soumis à la loi du père castrateur – père de la horde, non soumis à la castration et qui jouit de toutes les femmes -. Ce sujet hors la loi, et qui l’édicte, constitue l’exception – le au-moins-un – de l’ensemble de tous les hommes soumis à la loi phallique.

– À la droite du tableau, la jouissance Autre, d’essence féminine, dite supplémentaire. Cette jouissance n’est pas soumise à la loi de la castration. Les sujets, hommes ou femmes, qui se placent de ce côté du tableau, ne sont pas sous l’égide d’un père castrateur. Pour autant, la jouissance Autre n’est pas la jouissance de l’Etre, de la Chose, qui est la toute première jouissance, hors langage, en deçà  du symbolique, avant l’idéal du moi, marquée par le moi idéal de la toute puissance archaïque. « Le signifiant, c’est ce qui fait halte à la jouissance » [ de l’être, de la Chose], dit Lacan. Dans la jouissance d’essence féminine, supplémentaire, il reste quelque chose de la jouissance de l’Etre, mais passé par le prisme du langage. Ni toute jouissance de la Chose, ni totalement soumise à la loi de la castration, la jouissance Autre est en partie phallique – puisque entrée dans le symbolique, avec pour conséquence la castration symbolique que constitue le langage – pour surgir hors du langage.

C’est pourquoi, selon Lacan « la femme n’est pas toute, il y a toujours quelque chose qui chez elle échappe au discours« .

Dans ce « pas-tout », l’on peut entendre : pas toute jouissance soumise à la castration, pas toute dans la loi symbolique, dans la jouissance phallique. 

IIIc/ Femme et féminin 

« Est hétérosexuel qui aime une femme quel que soit son sexe  » Lacan 

Si la femme est le « contient noir » de Freud, elle est de l’ordre de l’autre, de l’altérité même pour Lacan. Qui recherche la jouissance Autre, féminine, chez le partenaire homme ou femme, est  hétérosexuel. La femme, ou plus précisément le féminin, est la définition de l’hétérogénéité. 

« La femme, on ne sait pas ce que c’est« . Cet aphorisme de Lacan reprend l’idée d’hétérogénéité du féminin et tire la conséquence de cette autre proposition fracassante : « La femme n’existe pas« . 

Si l’ensemble « homme » est défini par le signifiant phallique – l’exception que constitue le au-moins-un castrateur et soumettant sa loi aux autres hommes – la femme manque d’un signifiant pour la définir, pour dire son être.

IIId/ Il n’y a pas de rapport sexuel 

Freud et Lacan s’accordent sur le constat de la bisexualité psychique. La psyché n’est pas sexuée ; l’homme et la femme ont une égalité parfaite dans l’inconscient. 

En ce sens, la sexuation, la dichotomie homme femme, résulte pour Lacan de la façon du sujet d’habiter le langage, de ses signifiants en jeu, des signifiants qui  l’habitent par delà la réalité du corps sexué et des facteurs culturels  – même si, à la différence de certaines études sur le genre, il n’est pas nié qu’elles influent dans le processus de la sexuation -. Le rapport à la jouissance est différent de la réalité du corps sexué, il est selon que l’on se situe du côté du masculin ou du féminin, de la jouissance soumise à la castration ou de la jouissance Autre. 

« Il n’y a pas de rapport sexuel » signe avant tout un non rapport dans l’inconscient entre les sexes. 

Mais l’aphorisme avance également la proposition d’une coupure, d’un infranchissable du fait même du langage, par essence séparateur. Les parlêtres sont séparés par le langage et cherchent à s’unir dans la sexualité. C’est d’ailleurs l’échec du rapport sexuel qui les ramène au discours pour tenter de conjurer l’impossible de la rencontre. Ainsi, le langage est-il facteur d’infranchissable entre les êtres et tentative de conjuration d’une coupure dont il est l’origine.

Les parlêtres veulent faire Un, mais ils sont séparés par le langage.

Si les mots les séparent, la coupure entre les êtres est également le fait qu’ils restent, chacun, murés dans leur jouissance, dans leur corps. 

Étreindre le corps de l’autre, c’est rester muré dans sa propre jouissance. Jouir du corps de l’autre, c’est jouir de son propre corps. Le corps se jouit, comme dans le stade du miroir. Ainsi, la jouissance n’est pas le signe du rapport sexuel mais bien plutôt de son impossibilité. Par delà le constat de deux jouissances distinctes, celle au masculin et celle au féminin, attestant de l’inaccessible altérité que constitue la seconde par rapport à la première, la jouissance, par essence, n’est pas le lieu de la rencontre des parlêtres.

À ces éléments, Lacan ajoute, comme une nouvelle sentence, que « la jouissance n’est pas le signe de l’amour ». Jouir du corps de l’autre, c’est jouir de son propre corps. La jouissance n’est pas le signe d’une rencontre, mais d’une autre division. 

III Le signifiant

« Ce qui supplée au rapport sexuel, c’est précisément l’amour. » Lacan

« Le rapport sexuel comme tout autre rapport, au dernier terme, ça ne subsiste que de l’écrit. » Lacan 

IIIa/ Suprématie du signifiant 

Lacan utilise la linguistique, les travaux de Ferdinand de Saussure (1857 -1913), pour décrypter les processus inconscients. 

Saussure distingue le signifié – l’idée : ce qui représente quelque chose pour autre chose (la fumée représente le feu) -, du signifiant – l’image acoustique :  ce qui représente le sujet auprès d’un autre signifiant -. 

Comme un mot dans le dictionnaire renvoie toujours à un autre mot, et ce à l’infini, le signifiant rebondit toujours sur un autre signifiant, et ainsi de suite.

Pour Lacan, dans le processus inconscient, structuré comme un langage, le signifiant prime sur le signifié. 

L’être est un parlêtre, un être parlant, et il est agi par ses signifiants. Si la parole crée la division du sujet, l’impossible rapport, à la différence des animaux qui inscrivent leurs rapport hors le signifiant, elle est aussi vecteur d’unité. 

La parole sépare – le symbolique sort le sujet de la confusion imaginaire, mais le divise tout autant -, et tout à la fois, permet d’unifier par le jeu du signifiant, matrice de l’illusion du « faire un ».

IIIb/ Le signifiant amour 

« Il y a des gens qui n’auraient jamais été amoureux s’ils n’avaient jamais entendu parler de l’amour. » La Rochefoucauld

En d’autres termes, et selon Lacan, il n’y aurait pas d’amour sans le signifiant amour.

Pour Lacan, l’amour tient au corps et au signifiant. Ce dernier jouit tout comme le corps. Il y a jouissance du signifiant et le couple amoureux est l’opérateur de cette jouissance : il fait jouir le signifiant amour. Quand chacun reste muré dans sa propre jouissance, le signifiant jouit pour deux. 

L’amour Lacan prend sa source dans le corps et le signifiant. Ainsi, faire l’amour revient à agir le signifiant amour dans le corps. 

Il n’y a pas de signifiant du rapport sexuel, il y a celui de l’amour. Autrement dit, il n’y a pas de signifiant de la jouissance mais il y a celui commun de l’amour. Il opère pour deux sujets qui ont ainsi l’illusion que le rapport est possible. 

Le signifiant amour supplée au non rapport sexuel car il est une mise en fonction de la lettre. 

IIIc/ La lettre d’amour 

Jean-Jacques Rousseau parle d’un marquis qui n’avait de cesse de quitter sa marquise pour lui écrire des lettres d’amour. Le sujet tombe amoureux du signifiant amour et la lettre est le vecteur d’une rencontre que la présence de l’aimé met en échec. 

L’amour est quand on change de discours, dit Lacan, et ce nouveau discours est celui de la lettre. Lacan situe l’amour du côté de la fonction de la lettre et précise : « la seule chose qu’on puisse faire d’un peu sérieux, la lettre d’amour. » 

Cela indique clairement l’importance déterminante de l’usage épistolaire dans le vécu amoureux. 

IV L’amour que l’on n’obtient pas 

« Il n’y a pas de plus grand don possible, de plus grand signe d’amour, que le don de ce qu’on n’a pas. » Lacan

IVa/ De Freud à Lacan 

Pour Freud, aimer c’est donner ce que l’on a. Le cadeau excrémentiel de l’enfant en est l’illustration. L’enfant demande à l’instance parentale d’accepter ce qu’il lui offre en réponse à leur demande. L’excrément, ayant valeur d’une partie de soi, devient don d’amour, don de soi par l’offre de ce que l’on a. 

Lacan prendra le contrepied de cette affirmation en énonçant qu’aimer c’est donner ce que l’on a pas.

IVb/ De Pascal à Lacan

De même, Lacan infirme les conclusions de la célèbre pensée de Blaise Pascal (Lafuma 688) dont la conclusion est  « … On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités. Qu’on ne se moque donc plus de ceux qui se font honorer pour des charges et des offices, car on n’aime personne que pour des qualités empruntées. »

Lacan, s’adressant à Pontalis, tient le propos suivant :  » Est-ce que vous vous êtes aperçu à quel point il est rare qu’un amour échoue sur les qualités ou défauts réels de la personne aimée ?  »

D’aucuns diront même qu’il faut un accroc à l’objet pour qu’il soit aimable. Une façon de ne pas obtenir pleine réponse à sa demande ?

IVc/ Aimer c’est donner ce que l’on a pas …

Lacan ne s’accorde ni sur le postulat du « don de ce que l’on a » freudien, ni sur la valeur aimable des attributs pascaliens. Car pour Lacan, aimer c’est faire don de son manque. L’amour est une acceptation par le sujet de son incomplétude. Aimer, c’est s’en remettre à l’autre, c’est admettre sa dépendance. 

Donner son manque, son incomplétude, c’est prendre un risque, c’est accepter qu’il y a quelque chose à perdre, que quelque chose est d’ores et déjà perdu. 

Dans ce don-Lacan, le sujet sacrifie au delà de ce qu’il a. 

En d’autres termes, donner ce que l’on a pas, c’est lâcher la position phallique, masculine, pour donner son être même. C’est féminin. C’est pourquoi, aimer, pour un homme, c’est souvent se représenter le risque de perdre son genre. Ainsi, aimer là où il ne désire pas et désirer là où il n’aime pas est le mauvais compromis d’une virilité qui cherche à retrouver sa vigueur par delà le risque de l’amour. L’on retrouve ici la scission entre l’amour et le désir, le courant tendre et le courant sensuel, de Freud.

Le don de ce que l’on a pas est le don de son être. Il ne s’agit pas d’avoir mais d’être.

Et Lacan oppose ici l’être et le paraître. Aimer, c’est aimer un sujet au-delà de son paraître. À la différence de l’amour pascalien, l’on n’aime pas des qualités, des spécificités, mais l’être dans son être, c’est à dire, son manque à être. 

Il n’y a donc pas de plus grand signe d’amour que le don de ce que l’on a pas, que de donner son manque.

Un sujet qui se sent aimé pour ce qu’il n’a pas peut se donner pleinement.  

IVd/ … À quelqu’un qui n’en veut pas

Lacan part de la distinction entre le besoin et la demande. Il radicalisera l’écart sur le terrain de l’amour.

Le besoin est de nature biologique – la faim – et se satisfait d’un objet qui l’assouvit – la nourriture -.  Il manque quelque chose physiquement et qui peut être comblé par un objet. 

À l’inverse, la demande est, chez Lacan, toujours une demande d’amour. Derrière toute demande, une infinité de demandes, et au final, une demande d’amour.

« Aimer, c’est donner ce qu’on a pas à quelqu’un qui n’en veut pas » parce qu’il n’y a pas d’objet qui puisse répondre à la demande. C’est jamais ça, jamais l’objet de l’autre, mais toujours la demande comme objet.

IVe/ L’amour que l’on n’obtient pas 

Lacan s’insurge contre l’amour inconditionnel. Cela ne signifie pas dire non à l’amour, mais à son inconditionnalité, génératrice, à titre d’exemple, d’enfant roi et tyrannique. 

« C’est l’enfant que l’on nourrit avec le plus d’amour qui refuse la nourriture et joue de son refus comme d’un désir. » L’approche lacanienne de l’anorexie mentale est ici posée. Avoir été gavé par excès d’amour conduit le sujet à recréer du manque : il « mange du rien » pour renouer avec le désir perdu. 

Aussi, aimer, c’est trouver un autre dont on peut s’insatisfaire. En ce sens, l’amour chez Lacan est un amour que l’on obtient comme ne l’obtenant pas. 

Lacan se méfie de l’amour tout autant qu’il en fait une issue au non rapport sexuel, avec le signifiant amour. 

L’insatisfaction fait bien écho à la nécessité impérieuse du désir, point central de la dialectique lacanienne. La pleine satisfaction conduit le sujet à l’anéantissement du fantasme qui soutient le désir. Le don d’amour que l’on n’obtient pas est celui du manque.  Autrement dit, la réalisation du désir est de ne jamais le combler. 

Lacan rompt ici avec l’approche freudienne de l’angoisse. Alors que Freud identifiait l’absence d’objet, le vide, la séparation  comme matrices premières de l’angoisse, Lacan introduit la trop grande présence de l’objet, du grand Autre, dans son déclenchement. C’est l’absence de manque qui est générateur d’angoisse. Un sujet sans désir est en proie à l’angoisse.  L’on observe cela quotidiennement chez les patients qui souffrent de ne pas savoir ce qu’ils veulent. C’est pourquoi, Lacan formulera comme suit la question centrale de l’analyse et de son analysant : qu’est-ce que je veux ? 

IVf  Aimer, c’est laisser l’autre être seul 

Contre l’amour inconditionnel, et prônant l’insatisfaction, Lacan dresse le portait d’un amour que l’on obtient en ne l’obtenant pas, laissant l’autre seul et cependant aimé. C’est un amour qui ne forge pas du Un et ne porte pas atteinte à la précieuse solitude de l’aimé. Ce dernier pourra s’éprouver aimé quand il ne l’est pas et non aimé quand il l’est.

V Hainamoration

« Tu me détestes tant, tu dois m’aimer encore. » Sasha Guitry

Va/ Au commencement la haine 

La haine est la passion fondamentale selon Lacan. Elle est « le nom de couverture d’une obstination de l’amour« . 

L’enfant voit s’approcher quelqu’un de sa mère et le hait, puis refoule cet affect sous l’effet du social et de la réserve qu’il impose. 

Si la haine est première et naturelle, toutes les cultures l’ont symbolisée. Comme le sujet individuel, elles l’ont refoulée au profit du collectif. 

Là où la culture du lien et de l’amour est prônée siègent, en contrebas, l’affect haineux. Par exemple, derrière le rituel assez récent de la fête des voisins, n’y aurait-il pas l’assertion tranchante de Pierre Desproges : « Un bon voisin est un voisin mort. » ?

Vb/ Ambivalence 

On ne hait jamais tant que celui que l’on a aimé. Chez tout parlêtre, à la différence de l’animal, se mêlent haine et amour. C’est l’ambivalence qui règne chez l’humain là où l’animal chérit ou attaque sans nuance. 

La détresse de certains sujets face à la nature humaine est le constat triste et amer de l’ambivalence. Mieux vaut alors le chien ou le chat, car au moins, ceux-là ne rusent  pas. 

À ce propos, Kurt Cobain, le chanteur du groupe Nirvâna, de dire : « Mieux vaut être détesté  pour ce qu’on est qu’aimé pour ce qu’on est pas. »

« L’amour s’obstine à tout le contraire du bien-être de l’autre. C’est bien pourquoi j’ai appelé cela hainamoration » dit Lacan. 

L’hainamoration est ni haïr, ni aimer, mais l’indissociable nouage des deux affects, l’un croissant ou descendant au rebours de l’autre. 

Vc/ Sans haine, pas d’amour 

Sans pulsion de mort, pas de pulsion de vie, pas de rupture pour vivre et renaître. Et l’amour est le produit de la haine – sa pulsion de mort -, donnant lieu à toutes les créations possibles du sujet amoureux. 

Lacan rejoindrait peut-être Blaise Pascal, cette fois, lorsqu’il écrit : « L’amour n’a point d’âge, il est toujours naissant. » Il s’agit bien là d’un retour à l’état initial – une des définitions de la pulsion de mort qui n’est pas synonyme de destruction totale, mais là aussi, d’une certaine ambivalence : entre retour à l’état zéro et point déclencheur de l’élan vital -. Le point de départ d’une nouvelle création est le temps d’une rupture avec l’état existant. 

Du refoulement de la haine nait l’amour. Mais de l’amour émerge la haine, car le sujet aimé est tout à la fois proche, au point de donner l’illusion de faire Un, et totalement étranger. Il est par conséquent haïssable d’être si aimé et si loin à la fois. Le vrai amour est parti d’une promesse, celle de faire Un, et se termine sur le constat cruel d’un impossible. Parti du feu de la fusion, il s’achève dans le froid glacial d’une désillusion. 

Comme le dit avec causticité Jeanne Moreau : « L’amour c’est comme le potage, les premières cuillerées sont trop chaudes, les dernières trop froides. » 

En fait, c’est jamais ça, et derrière la demande d’amour, origine de toutes les demandes, il y a toujours celle de ne pas avoir de réponse, de n’obtenir l’amour qu’en ne l’obtenant pas. 

Vd/ Ignorance 

« Ce qu’il est ainsi donné à l’Autre de combler et qui est proprement ce qu’il n’a pas, puisqu’à lui aussi l’être manque, est ce qui s’appelle l’amour, mais c’est aussi la haine et l’ignorance. » Lacan

Lacan noue amour et haine, et ajoute une troisième composante, l’ignorance. Sa charge contre l’amour – par ailleurs issue au non rapport sexuel et produit du refoulement de la haine permettant la viabilité du social – est le fruit d’un constat clinique. « L’excès d’amour ne sait pas ce qu’il force ; il méconnaît l’offense qu’il est ». Pour Lacan, l’anorexique doit pardonner une ignorance à l’endroit de l’amour. 

L’enfant tyrannique qui appelle la voix du tiers séparateur d’avec l’instance maternelle dévorante, l’adolescent qui rejette la nourriture comme un Autre invasif, le sujet qui violente son corps comme une ré-appropriation de l’espace vital, tous cherchent à retrouver le manque constitutif du désir. 

L’ignorance est une passion, comme l’amour et la haine, et elle fait fi des ravages de l’amour. 

« …l’amour c’est une passion qui peut être l’ignorance de ce désir, mais qui ne lui laisse pas moins toute sa portée. Quand on y regarde de plus près on en voit les ravages. » Lacan

VI Savoir 

« Ce que notre pratique révèle, nous révèle, c’est que le savoir, savoir inconscient, a un rapport avec l’amour. » Lacan 

L’amour s’adresse à celui ou celle supposé connaître notre vérité. L’on aime celui qui répond à la question qui suis-je et qu’est-ce que je veux, quel est mon désir. Ainsi, l’amour s’adresse au tenant d’un savoir sur soi.

« Je m’étais perdu à moi-même et tu es venu donner de mes nouvelles. » André Breton.

Car le sujet parlant est divisé entre un savoir de soi-même et sa vérité vraie. Le langage est l’origine de l’exil du sujet par rapport à lui-même. Dès lors qu’il est parlêtre, l’humain subit la castration symbolique, celle de la parole, qui le coupe de sa vérité originelle, de son savoir inconscient, de ses propres signifiants qui l’agissent. En premier lieu, le sujet est parlé par le langage.

Par ailleurs, ne rien savoir de l’aimé, ou de moins en moins en savoir, est le signe de l’amour. Ainsi Lacan de saluer  Marguerite Duras lorsqu’elle écrit dans Le ravissement de Lol V. Stein « Ce fut là ma première découverte à son propos, ne rien savoir de Lol était la connaître déjà. On pouvait, me parut-il, en savoir moins encore, de moins en moins sur Lol V. Stein. »

Et Lacan de commenter « Cette définition de l’amour n’est pas si mauvaise, il me semble. »

VI Transmour 

Vous avez lu tous ces livres ? 

Telle est la question fréquente de l’analysant à son analyste. En d’autres termes : vous en savez tellement sur moi. Point de départ de l’amour. Les enseignants ne contrediraient pas cette assertion, car ils observent de leurs élèves l’amour pour le sachant.

Ainsi en est-il de l’amour que porte l’analysant à son analyste : celui à l’adresse d’un sujet supposé savoir. 

VII Amour et désir

VIIa/ Désirer n’est pas aimer

Lacan distingue amour et désir. La visée de l’amour est l’être tandis que celle du désir est la satisfaction. Il est donc exclu d’associer désir et amour. 

Désirer consiste à s’adresser à l’autre comme objet. L’autre est réduit à l’état d’objet avec le désir. L’acte sexuel réussi implique de ravaler le partenaire à l’état d’objet. 

À l’inverse, l’amour appelle l’autre dans son être. Il n’y a d’amour que là où la relation symbolique existe comme telle. 

La subjectivité de l’autre est absolue dans l’amour là où le désir la rabaisse au rang d’objet. Rabaisser l’absolu de l’autre est la condition du désir selon Lacan.

« On peut beaucoup aimer un être, dit Lacan, et en désirer un autre. »

Autrement dit, on désire là où l’on n’aime pas et l’on aime pas là où l’on désire.

Le désir abolit l’autre dans sa « condition d’absolu » et le réduit à l’état d’objet. L’altérité est niée dans le désir là où elle est de rigueur dans la demande d’amour. 

VIIb/ Clinique de l’amour et du désir 

Si l’autre, dans sa dimension d’altérité et d’absolue, est rabaissé à l’état d’objet pour susciter le désir, sexualité et amour ne font souvent pas bon menage, confère la clinique importante de l’impuissance. 

VIII AMOUR COURTOIS 

Il est un amour qui attise le désir : l’amour courtois. 

Lacan s’y intéresse afin d’édifier sa théorie de la sublimation. Il y voit une forme d’érotisation qui conduit à son apogée le plaisir de désirer. La satisfaction est de s’insatisfaire. La Dame est interdite et de cet interdit provient la jouissance. L’obstacle de infranchissable est au cœur de cet érotisme radical. 

En cela, l’amour courtois est un paradigme de la sublimation : être en quête d’une satisfaction qui exclut le but  sexuel. Il pousse à la création, en particulier verbale – blabla admirables -. Sa fonction sociale est de réguler la libido en érigeant la figure convoitée en idéal, qui pourrait avoir les traits d’une mystique s’il n’était pas le culte même du désir.

Ainsi, l’amour courtois est-il l’emblème d’un désir exacerbé par la mise à l’écart du but sexuel. Le fantasme marche en plein au profit d’un désir qui ne se soutient que de ne pas se réaliser.

IX Cure et transfert 

Si l’analyse est le moyen de déshabituer le moi de ses mécanismes de défense privilégiés et pourvoyeurs de symptômes, l’analysant n’y souscrit que par amour de l’analyste. Le ferment de cet amour est le savoir. En tant que sujet-supposé-savoir, l’analyste suscite l’amour de l’analysant. 

Le levier de la cure est donc le transfert et l’amour

Mais si l’analyse se sert des traits de l’amour, elle n’en fait surtout pas une finalité et tient pour rigueur opératoire la chute, au final, de la figure idéale de l’analyste et de son supposé savoir. 

IXa/ De Freud à Lacan 

Freud avait déjà noté que « l’amour de la patiente est déterminé par la situation analytique et non par les avantages personnels dont il [le psychanalyste] peut se targuer ». 

La situation de l’analyse déclenche par elle-même le phénomème de l’amour. Il suffit, précise Freud, d’entamer le traitement. 

Lacan a repris cette combinaison du transfert et de l’amour qu’il nomme le transmour : une expérience – celle de l’amour – dans une autre expérience – celle de l’analyse -. Cependant, avec la figure imaginaire du sujet supposé savoir, il met au cœur du transfert l’amour de l’analysant pour le supposé savoir de l’analyste. L’analysant met l’analyste à la place d’un savant en amour et de celui qui a percé le secret de son être,  avant de le faire chuter, au terme de la cure, comme objet idéal du savoir et de l’amour. C’est de  l’agalma – ce qui suscite l’amour dans le Banquet de Platon -, qu’il sait ne pas être, que l’analyste consent à prendre la place assignée par son analysant, une place de sujet supposé savoir et d’aimé. 

Tout en acceptant de s’y voir assigné, l’analyste se met lui-même en position de manque, de l’objet cause du désir, l’objet a, seule trouvaille de Lacan, dira t-il lui-même, sans doute avec un peu de fausse modestie. C’est à la place du manque qu’occupe l’analyste que pourra se glisser l’amour de transfert. Par la réserve de l’analyste, sa non réponse à la demande, toujours demande d’amour, de son analysant, ce dernier obtiendra l’amour que l’on obtient en ne l’obtenant.

Par ailleurs, Lacan n’avalise pas la position freudienne d’un transfert comme répétition. Le phénomème de l’amour de transfert, du transmour, est toujours nouveau et n’a pas sa source première dans les figures du passé mais bien dans l’amour très actuel et intemporel du sujet pour le savoir de l’analyste. 

IX La cure 

L’amour Lacan est un changement de discours, le passage de l’amour haine à un amour nouveau. En liquidant le transfert, le transmour, activé par la cure, c’est-à-dire en faisant chuter le sujet supposé savoir qui devient un sujet comme les autres, ni savant en amour, ni possesseur du secret de l’être de l’analysant, de la réponse à sa question qui suis-je et qu’est ce que je veux, le sujet peut aller jusqu’à la promesse d’un nouvel amour, d’un amour réalisable. Ou pas. 

 

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